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mercredi 13 octobre 2010

Halte à la bataille des ordinateurs !

La cyberguerre est souvent, trop souvent, présentée comme un affrontement d’ordinateurs. Cette vision contribue à brouiller les enjeux liés à l’émergence de nouvelles techniques de combat liées à l’utilisation du numérique. Il convient donc de poser quelques principes, sans jargon excessif, et de rester raisonnable !

Ce que n’est pas la cyberguerre

La cyberguerre n’est pas une bataille d’ordinateur ou de bits. L’arme ne décrit pas la guerre. La guerre électronique n’est pas qu’une bataille d’émetteurs et de récepteurs, ou d’ondes électromagnétiques. La guerre n’est pas plus une bataille d’infanterie ou de balles de 5.56mm. Décrire la cyberguerre sous un angle technique, partiel par essence, n’est pas pertinent pour comprendre le phénomène et les enjeux. On ne peut pas comprendre la Seconde guerre mondiale, en lisant « Jardins et routes » de Junger, livre remarquable et instructif qui n’explique pas la guerre mais un « combat » dans un cadre espace-temps limité.

S’il existe des frontières de souveraineté pour les individus et les machines, il n’en existe pas ou peu pour les idées et les données. Il est donc difficile de limiter parfaitement un Etat dans le cyberespace. La limite entre le cybercrime et la cyberguerre est ainsi floue. Comme la guerre n’est normalement pas un crime à grande échelle (sauf dans les cas de crimes contre la paix selon l’ONU), la cyberguerre n’est pas un cybercrime à grande échelle, n’en déplaise aux criminologues du cyberespace.

En outre, selon F-B Huyghe, la guerre repose sur des conditions, même sur des bases non étatiques :

- Politiques : contraindre l’autre et remplir un but politique

- De létalité : pertes humaines

- Techniques : usages des armes et de techniques spécifiques

- Symboliques et culturelles : légitimité, croyances, etc.

Selon ces critères, aucun conflit dans le cyberespace n’a eu lieu pour le moment et plus largement, le cyberespace reste marginal dans l’art militaire actuel.

Cyberguerre et cybercombat

Le terme cyberguerre provient du cyberwarfare anglo-saxon qui signifie plus le combat et les techniques de combat dans le cyberespace, sous l’angle informatique, que la continuation de la politique dans le cyberespace, pour paraphraser Clausewitz.

Pour traduire « cyberwarfare », le terme cybercombat serait plus approprié mais cyberguerre est actuellement le terme consacré. Pourquoi pas « lutte informatique » ? Lutte informatique est bien trop restrictif. Reprenons le modèle en 5 couches du cyberspace : socle, I, II, III, IV. Ce modèle nous indique que l’on peut considérer le cybercombat comme le combat des opérations d’information, de télécommunications et de renseignement.

cyberespace3

Elles regroupent des domaines agissant dans le cyberespace, notamment :

  • le renseignement (couches s à IV)
  • les télécommunications (couches I à IV)
  • la guerre électronique (couches III, IV)
  • la guerre du commandement (s à IV)
  • les actions liées à l’information dans les champs physiques (s à III)
  • la lutte informatique (IV),
  • la sécurité des systèmes d’information (II à IV)
  • la communication (s à IV)
  • les actions psychologiques (s à IV)

Ces opérations visent les stocks d’informations, les flux d’informations et les sens des informations. Dans ce modèle, le cybercombat regroupe des compétences très différentes qui s’éloignent parfois beaucoup de l’image du hacker solitaire au teint blafard, derrière son ordinateur PC. Il est donc nécessaire de considérer, d’une part, les actions à partir du cyberespace contre les autres espaces et d’autre part, les actions des autres espaces contre le cyberespace. Pour mieux comprendre, prenons une analogie avec l’espace aérien. L’aviation militaire est capable de traiter des cibles dans l’espace terrestre (bombardement), aérien (chasse), maritime (lutte anti-navire), cyber (SEAD). Inversement les autres espaces peuvent mettre en place une défense anti-aérienne ou des contre-mesures pour se protéger ou agir contre les aéronefs. De même, pour couper une communication, vous pouvez hacker un serveur, brouiller la communication, saboter l’installation par des forces spéciales ou quelqu’un dans la place, couper l’électricité dans la région, enlever la volonté d’appeler à un des protagonistes, etc. ou combiner ces actions selon l’effet à obtenir.

Le cyberespace, au sens large des 5 couches, est donc un moyen d’intervenir dans les autres espaces tandis que les autres espaces peuvent peser sur le cyberespace.

Pour conclure,

Contrairement aux allégations des médias et de certains spécialistes, il n’y a pas encore eu de cyberguerre, « guerre » au sens politique du terme. Des actions limitées de lutte informatique ne peuvent être assimilées à une guerre mais tout au plus à un combat dont nous ne savons rien ou presque. Le reste n’est que conjecture. Patience, la cyberguerre arrive ! Mais, quand elle sera là, elle fera peut-être déchanter les uns et les autres…

Déjà publié sur AGS

Source :

  • Cyberguerre et guerre de l'information. Sous la direction de Daniel Ventre. ed. Lavoisier.

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