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mercredi 15 septembre 2010

Bassidji : des martyrs au contrôle social en Iran

J’ai eu la chance d’être invité à assister à une projection presse de Bassidji, au club Publicis sur les Champs-Elysées. Ce très bon documentaire de Mehran Tamadon, instructif et original, me sert de prétexte pour aborder certains sujets sur l’Iran et nous offre un voyage au cœur du pouvoir iranien. Il ne s’agit pas vraiment du pouvoir strictement politique et institutionnel mais bien du pouvoir des idées. Celles qui mènent le monde, pour paraphraser Renan. Et, dans ce cas, elles mènent le noyau populaire de la Révolution islamique d’Iran.
Champ de bataille Iran par Hamed Saber (crédits)
Le synopsis du film
« Dans un désert, sur une colline, des hommes, des femmes en tchador et des enfants déambulent dans un vaste “musée” en plein air dressé en mémoire des martyrs de la guerre Iran-Irak. C'est le nouvel an iranien, nous sommes près de la frontière irakienne. Un homme me guide. Il est grand et charismatique et s’appelle Nader Malek-Kandi. Pendant près de trois ans, j’ai choisi de pénétrer au coeur du monde des défenseurs les plus extrêmes de la République islamique d'Iran (les bassidjis), pour mieux comprendre les paradigmes qui les animent. Nous venons du même pays, et pourtant, tout nous oppose : Iranien habitant en France, athée et enfant de militants communistes sous le Shah, j’ai tout pour heurter les convictions de ceux qui respectent les dogmes du régime. Un dialogue se noue pourtant. Mais entre les jeux de séduction et de rhétorique, les moments de sincérité et la réalité du système politique et religieux qu'ils défendent, jusqu’où nos convictions respectives sont-elles prêtes à s’assouplir pour comprendre qui est l’autre ? »
Tout en m’appuyant sur des éléments du reportage, je vais aborder quelques considérations sécuritaires et géopolitiques.
*
Bassidj : de quoi s’agit-il ?
Bassidji, en persan, signifie « être mobilisé pour défendre une cause ». Les Bassidji, membres de la Force de mobilisation de la résistance, sont le socle identitaire et sécuritaire du régime chiite iranien. Cette force paramilitaire, rattachée aux Gardiens de la Révolution (pasdaran) fut fondée en 1979, par l’ayatollah Khomeini, pour fournir des volontaires (environ 500 000 pendant la guerre), souvent très jeunes (12-20 ans à l’époque), pour combattre l’ennemi irakien et consolider le régime.
Ces jeunesses de la Révolution islamique ont été transformées, en 1988, en milice en charge du contrôle social à l’intérieur du pays, notamment de la jeunesse. Les martyrs sont devenus le ciment civil de la Révolution. Les Bassidji seraient entre 5 et 10 millions, pour une population d’environ 70 millions d’habitants. C’est la troisième force « militaire » du pays après les pasdaran et l’armée régulière.
Le Bassidj est présent dans l’ensemble de l’Iran. Hiérarchisé et décentralisé, son organisation est zonale, de l’échelle du quartier à celle de la ville. Ses bases sont dans les mosquées ou à proximité, dans les universités, dans les administrations, etc.
Le contrôle social comme défense culturelle
L’Iran se considère, plutôt à juste titre, comme isolé du reste du monde. Trente ans d’embargos divers et variés ainsi qu’une marginalisation politique et diplomatique ont conduit les Iraniens vers un complexe d’encerclement. Comme le cite un personnage du documentaire, « la diplomatie, c’est la guerre avec le sourire ». Le cadre est fixé ! Le pouvoir est particulièrement vigilant dans le domaine de la culture…islamique. Les Bassidji ont un rôle clé dans ce contrôle des jeunes et des femmes. La répression de la révolution verte de juin 2009 a montré au monde leurs capacités de nuisance (le documentaire s’arrête malheureusement avant). Il faut aussi admettre que les Bassidji ont une capacité à fédérer une partie de la population, à l’aider financièrement, etc. C’est dans la gestion de ces contraires que réside la complexité du régime qui protège beaucoup et soumet énormément à la fois.
Outre le contrôle social, il faut noter que cette milice est régulièrement mise en avant comme une force asymétrique dissuasive, en cas d’occupation du sol iranien. A l’attention des Occidentaux, le général Mohammad Rezza Naqdi, commandant des forces Bassidji, avait déclaré fin juillet 2010 : « Bien que l’arrogance du monde et les ennemis du régime Islamique aient encerclé notre pays par leur présence militaire dans les pays voisins et aient l’intention de franchir les frontières iraniennes, l’existence des braves forces bassidji les a déjà découragés, par la bravoure et la puissance qui serait nécessaire pour transgresser les frontières iraniennes ». Cette mission est également culturelle pour éviter une invasion des idées occidentales et la discorde au sein de la nation iranienne, notamment parmi la jeunesse.
La guerre comme « véritable université »
La guerre Iran-Irak reste pour les Iraniens la défense sacrée. Bassidji (le documentaire) revient abondamment sur les martyrs de cette guerre qui sont toujours célébrés. Pour bien comprendre, il faut considérer que le traumatisme provenant de cette guerre est équivalent à celui de la Première guerre mondiale en France. Le film nous amène sur les champs de bataille reconstitués de ce conflit armé. Le sacrifice des martyrs est mis en perspective par rapport à l’Islam chiite et la politique. Les analogies avec la Première guerre mondiale (sans la dimension religieuse) sont saisissantes : guerre de tranchée qui « charrie les longues vagues des marées d’hommes », sacrifice des combattants, mortalité élevée, utilisation massive des artilleries et des gaz de combat, etc. « C’est la guerre qui a fait les hommes et des temps ce qu’ils sont » comme le relevait Jünger dans la guerre comme expérience intérieure. Cette expérience intérieure est d’abord celle du djihad intérieur, dans la défense sacrée. Une génération s’est forgée dans le sang et les larmes (encore assumées lors des commémorations des martyrs), lors de cette guerre devenue « une véritable université ». Elle dirige aujourd’hui le pays. La capacité à mourir (martyr) était la clé du succès de l’Iran. La société iranienne a changé depuis les années 1980 et il n’est pas évident qu’il y ait autant de candidats au sacrifice. Ceci, entre autres facteurs, me semble-t-il, explique pourquoi l’Iran poursuit son programme nucléaire. Maîtriser le nucléaire civil, c’est potentiellement ou réellement être capable d’élaborer une bombe atomique et donc être en mesure de sanctuariser le pays. La poursuite du programme nucléaire serait-elle la « ligne Maginot » de l’Iran ?
Pour dépasser le reportage, l’Iran : une puissance en reconstruction
L’Iran offre un modèle de reconstruction d’une puissance régionale qui appuie ses actions extérieures sur la lutte contre le sionisme et surtout contre les Etats-Unis. La Révolution islamique de 1979 est d’abord une réaction à l’occidentalisation forcée du pays, sous le régime pro-américain du Chah. Malgré ses efforts, l'Iran, de population majoritairement perse et chiite, n'a jamais totalement réussi à s'imposer au Moyen-Orient, majoritairement arabe et sunnite. Deux axes actuels de la politique régionale sont de rompre l’isolement géopolitique de l’Iran et de sanctuariser le pays face aux Etats-Unis et leurs alliés.
Depuis la marginalisation internationale du pays à la suite de la révolution de 1979 et de la guerre contre l’Iraq (1980-1988), l’Iran s’est installée dans une logique obsidionale qui a été confortée par le déploiement des États-Unis et de leurs alliés dans la région. Ces derniers ont renforcé leur dispositif, depuis 2001, à la frontière iranienne : implantation au Qatar, guerre d'Irak, guerre d'Afghanistan, « alliance stratégique » avec le Pakistan contre Al-Qaïda, renforcement de la marine américaine dans la région (5ème et 6ème flottes), bases de l'OTAN en Turquie, création d’une base française à Abu Dhabi...
L'Iran et les Etats-Unis n'ont pas les moyens politiques et militaires de s'affronter directement, avec des chances raisonnables de succès rapide. Ces deux pays ont donc des stratégies de confrontation indirecte s’appuyant sur des facteurs géopolitiques anciens. Au XXIème siècle, les conflits d’Iraq (2003), au Yémen entre le gouvernement de Sanaa et la rébellion zaydite du nord (2004), la guerre du Liban (2006), entre Israël et le Hezbollah, l’opération de Gaza (2009), entre le Israël et le Hamas, traduisent cet affrontement. Dans un camp, les Etats-Unis comptent sur leurs alliés égyptiens, israéliens, saoudiens ou jordaniens. Dans l’autre camp, l’alliance hybride (étatique et non-étatique) entre l’Iran, la Syrie, le Hezbollah et le Hamas s’impose comme un contrepoids à la puissance américaine. L’Iran développe donc des alliances, en soutenant des résistances islamiques chiites et sunnites, pour rompre son isolement géopolitique.
Stratégiquement encerclé et soumis à des sanctions économiques internationales, l'Iran a dû trouver des palliatifs à son déficit de puissance. Il a presque intégralement développé une industrie de défense autonome : avions de chasse, drones, missiles balistiques, satellites, frégate, radars, etc. Il est également soupçonné de vouloir se doter d’armes nucléaires. Signataire du traité de non prolifération nucléaire, l'Iran possède le droit de développer un programme nucléaire civil. Toutefois, le développement de missiles balistiques de portée de plus en plus grande laisse penser qu'un programme nucléaire civil cacherait des applications militaires. A cela s’ajoutent les déclarations régulières du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, sur la destruction d'Israël. Elles lui permettent de s'imposer comme leader de l’antisionisme dans le monde musulman et de renforcer sa position dans le dossier « nucléaire », en usant de menaces durant les phases de négociation.
Le développement d’un programme nucléaire militaire iranien à son terme permettrait à l’Iran de peser face à deux de ses voisins dotés de la bombe atomique, le Pakistan et la Russie, et de se sanctuariser face à Israël et aux Etats-Unis, par la dissuasion. Cette situation, a priori régionalement et internationalement inacceptable, entrainerait un bouleversement géopolitique majeur du Moyen-Orient, voire une confrontation armée pour réduire la puissance iranienne. Un grand pas vers l’inconnu !
Pour finir et revenir aux Bassidji
Je conseille le film documentaire Bassidji (sortie dans les salles en France le 20 octobre 2010) à toutes les personnes intéressées par l’Islam, l’Iran, la condition féminine ou le phénomène « martyrs ». Malgré le manque de moyens qui n’en fait pas une production hollywoodienne, il retient l’attention pendant presque deux heures et suscite intérêt et réflexion. Encore une fois, on reste face à une des plus grandes difficultés de la vie, comprendre l’autre...
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Crédit photo : Hamed Saberhttp://www.bassidji-lefilm.com

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