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mardi 22 juin 2010

La diffusion de l’information en opérations

L’information reste au coeur des opérations actuelles. La diffusion des informations est devenu un enjeu pour les forces en présence, dans le cadre d’une approche globale de la confrontation.

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La nécessité de traiter l’information de manière globale permet d’introduire la notion de médiologie. C’est une méthode d’analyse dont le but est de comprendre le transfert dans la durée d’une information en étudiant les interactions entre les techniques et la culture. Elle traite l’information selon le prisme du support de communication, des croyances et des comportements.

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L’importance culturelle : croyances, idéologies et comportements

Les croyances, aux premiers rangs desquels les religions s’imposent, sont un facteur déterminant de la manière dont une opération de stabilisation sera menée. L’idéologie, en théorie seulement plus rationnelle, ne doit pas être négligée car elle s’associe de plus en plus aux croyances : « Les idéologies et la culture sont un facteur très complexe et permanent des relations internationales. Il en va de même des religions, qui peuvent devenir idéologies de groupe ou même d’État. », selon J.F Guilhaudis. Ceci est valable pour la population mais aussi pour les membres de la force de stabilisation. La gestion du différentiel culturel doit être intégrée dans tous les travaux de planification, de conduite et de retour d’expérience, sous peine d’évaluations de situation systématiquement erronées.

Autre volet de la culture , les comportements innés ou acquis sont fondamentaux dans la manière d’appréhender une situation, donc de donner du sens à une information. Les comportements acquis évoluent au cours du temps en fonction des technologies disponibles, des croyances, des idées, de la satisfaction des besoins vitaux de l’individu…

Par ailleurs, l’individu au sein d’un groupe hiérarchisé perd une partie plus ou moins grande de son autonomie de penser. Il se rallie alors souvent à la pensée et au comportement du groupe. Ceci implique que la « conquête des cœurs et des esprits » n’est pas qu’une simple assertion galvaudée mais reste une nécessité opérationnelle, tout comme « la contrainte des corps et des âmes ». La maîtrise de l’information peut le permettre.

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Principes de la diffusion de l’information en opération

L’information peut être définie comme « une donnée ou un ensemble de données de toute nature, utilisable à des fins particulières ». Aujourd’hui, le pouvoir n’appartient plus à celui qui possède l’information mais à celui qui contrôle sa diffusion. L’information est un élément clé dont il s’agit de s’assurer la maîtrise pour stabiliser efficacement une crise.

Les explications néo-darwiniennes de la diffusion des idées et les théories de l’information et de la communication permettent de dégager des principes. D’autres proviennent, des théories de l’information et de la communication. Malgré la diversité de ces théories, il est possible de décrire la propagation des idées et des comportements, avec une précision suffisante pour en tirer des conséquences opérationnelles.

Les principes de diffusion de l’information décrits ci-dessous sont l’incertitude, la reproduction informationnelle, la sélection culturelle, la régulation a posteriori, la valeur de l’exception, la non proportionnalité des effets.

Incertitude

L’information ne permet pas de caractériser la totalité d’une réalité. Le principe d’incertitude s’applique. La situation d’incertitude peut être résumée à « la difficulté de prévoir l’issue de cette situation » (source 2) . Ceci est inhérent à toute situation de choix.

Il est donc délicat d’apprécier précisément une situation et son évolution en raison : du recueil forcément partiel des informations potentiellement disponibles, de l’erreur systématique engendrée par les différences culturelles, des difficultés induites par la détermination des acteurs ayant réellement besoin de l’évaluation d’une situation. Ce principe s’applique pleinement aux opérations militaires qui doivent «se résigner à se concevoir et à se développer dans un champ d’incertitudes» (Desportes) . Par ailleurs, il convient d’ajouter à ce constat la dualité de la nature du hasard qui peut être sage et prévisible ou sauvage et imprévisible.

Reproduction informationnelle

Une information peut potentiellement être dupliquée indéfiniment. Les moyens de diffusion modernes alliés à la mondialisation actuelle permettent de transmettre de l’information presque instantanément partout dans le monde. Par exemple, les images concernant les attentats du World Trade Center, le 11 septembre 2001 ont été copiées et diffusées « en boucle ». Ainsi, « L’effondrement des tours du World Trade Center de New York a pu être suivi en direct de tous les points du globe ; nous étions à New York et New York était partout dans le monde.»(La Maisonneuve) .

Par ailleurs, les idées et les comportements se reproduisent par transmission d’informations entre les individus pour lesquelles ils ont du sens. Ce peut être par le biais de l’éducation, des phénomènes de mimétisme ou en raison de la trop grande hétérogénéité culturelle de la population. La duplication n’étant pas toujours parfaite, l’information peut se transformer graduellement au sein d’une même population. Toutefois, les apports exogènes, comme les migrations ou les forces militaires en campagne, peuvent amener des ruptures culturelles d’autant plus brutales que les populations concernées ont été peu en contact. A ce titre, les colonisations ou les invasions ont provoqué de nombreuses ruptures culturelles au cours de l’histoire.

La sélection culturelle

Les idées et les comportements qui ont cours au sein d’une population sont soumis au principe de sélection culturelle. Ceux qui semblent les plus intéressants pour la population se propagent. Les plus utiles pour un individu sont mémorisés. Les idées mémorisées ont vocation à disparaître lorsqu’elles ne sont plus utilisées. Il faut noter que l’exactitude de l’information n’est pas un paramètre primordial ; la vérité n’est pas un critère. La rumeur, dont par définition on ne connaît pas l’exactitude, peut persister en raison d’un intérêt particulier de la population. Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France, écrivait en 2002 à ce sujet « Qu’une fausse nouvelle heurte par trop les préjugés et les expériences antérieurs, elle se fane vite. Qu’au contraire elle aille dans leur sens, tout invraisemblable qu’en soit le contenu précis, alors gageons qu’elle fleurira et prospérera. » . Le champ des idées rejoint celui de la croyance.

Régulation a posteriori

La régulation a posteriori permet de ne conserver dans la culture d’une population que ce qui lui paraît utile. C’est le mécanisme d’évolution de la morale d’une population . Le monde de l’information est le monde de la connaissance indirecte des choses. Le pouvoir de régulation culturelle d’une population vient de sa capacité à contrôler la reproduction informationnelle. Les idées et les comportements manifestement non conformes sont marginalisés, voire éradiqués, par la population. Une force de stabilisation multinationale représente souvent une rupture culturelle importante, une « immigration » provisoire et imposée. Plus elle disposera d’effectifs importants et issus de nations culturellement variées, plus elle sera potentiellement rejetée avec le temps, sauf à ne rien faire. La réaction peut rapidement être violente et brutale de la part d’une population qui se sent menacée, à tort ou à raison. Des forces militaires étrangères, par leur simple présence et sans consentement de la population, peuvent alors aggraver la situation. A l’époque, le chef d’état-major anglais, le général Richard Dannat a estimé le 13 octobre 2006, dans le Daily Mail, que la présence britannique en Irak exacerbait les problèmes de sécurité et a souhaité que les soldats britanniques se retirent rapidement.

Valeur de l’exception

La valeur d’une information n’est pas dans sa répétition et sa prévisibilité mais dans son caractère exceptionnel. Plus une information est improbable ou impensable, plus elle va acquérir de la valeur. Si elle est fortement prévisible, elle intéresse peu et donc il est possible de s’en passer. C’est le cas bien connu des trains qui arrivent à l’heure. Ils n’intéressent personne sauf lorsqu’ils sont systématiquement en retard. L’information doit avoir du sens pour son capteur. La connaissance de la norme est donc indispensable pour distinguer ce qui n’est pas normal. La normalité d’une situation n’est pas universelle ce qui rend difficile l’appréciation de la situation pour une force de stabilisation.

Non proportionnalité avec les effets.

Il n’existe pas de proportionnalité entre une information et l’effet qu’elle va engendrer. C’est la conséquence directe des principes précédents. Ainsi, une information qui peut paraître d’importance locale et anodine mais se propager dans le monde entier car elle a suscité un intérêt insoupçonné. Les photos « souvenir » prises par des soldats américains ayant commis des exactions à la prison d’Abou Ghraib en sont un exemple. A l’inverse, l’annonce de la fin des « opérations de combats majeures » en Irak par le président George W. Bush, le 1er mai 2003, a plus contribué au succès de médias satiriques ou de mouvements anti-guerre qu’à la reconnaissance mondiale d’une victoire américaine.

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Qu’en conclure ?

En définitive, la diffusion information, même si elle s’avère souvent difficilement maîtrisable, obéit à quelques règles qui permettent de la maîtriser. Des stratégies et des tactiques s’agissant de l’information existent et ont été exposées avec brio. Le guide de l’influence de Vincent Ducrey en est une illustration. Il faudrait encore dépasser la peur de la guerre par et pour l’information pour s’en servir comme une arme, bien souvent mieux maîtrisée par les adversaires asymétriques.

S.D., Pour Convaincre

Publié le 21 juin 2010 sur AGS

Sources :

  1. GUILLO Dominique, Les théories Darwiniennes de la diffusion des idées, conférence du 15/07/2003.

  2. RIC François, DROZA-SENKOWSKA Ewa, MULLER Dominique, Décider et agir en situation d’exception, à risque et extrêmes, La documentation française, avril-septembre 2006, Inflexions n°3.

  3. DESPORTES Vincent, Décider dans l’incertitude, Economica, 2004.

  4. LA MAISONNEUVE Eric, De la Stratégie Crise et Chaos, Economica, 2005.

  5. L’Histoire numéro spécial n°267, « Les hommes et la guerre, Héroïsme et barbarie », Société d’éditions scientifiques, juillet-août 2002.

  6. GUILHAUDIS Jean-François, Relations internationales contemporaines, 2ème édition, LITEC, 2005

  7. DUCREY Vincent. Le guide de l’influence.

  8. Billets de Pour convaincre sur l’information.

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