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vendredi 26 mars 2010

Turquie : le pouvoir de l'eau

La Turquie est un grand pays qui tire sa puissance de facteurs historiques et géopolitiques anciens. Elle reste l’héritière des empires seldjoukide et ottoman mais également de l’Empire byzantin que les Turcs ont soumis. Dans sa géographie actuelle, elle s’impose comme un acteur majeur du Moyen-Orient et une zone pivot entre l’Asie et l’Europe. Outre sa démographie (73 millions d’habitants), son développement économique (15ème économie mondiale) ou même sa puissance militaire (pays de l’OTAN), la Turquie détient un atout dans le grand jeu moyen-oriental : c’est le château d’eau de la région. L’eau, c’est véritablement le pétrole de la Turquie ! (publié simultanément sur AGS)

L’eau manque déjà au Moyen-Orient et elle manquera de plus en plus. Le croissant fertile qui fut le siège de grandes civilisations antiques et le berceau des grandes religions monothéistes, est irrigué principalement par le Tigre et l’Euphrate dont les sources sont en Turquie. Le Tigre prend sa source en Anatolie orientale puis parcourt la Turquie sur 400 km, avant de poursuivre sa course vers le Golfe persique. La moitié de l’eau de ce fleuve provient de la Turquie. L’Euphrate qui provient également des Monts Taurus, est alimenté à plus de 90% par les eaux turques, sur environ 450 km de traversée de ce pays. Les deux fleuves se caractérisent par une irrégularité très forte du débit saisonnier, des crues très importantes et une diminution du débit d’amont en aval. Ces eaux sont stratégiques pour la Turquie, l’Iraq et la Syrie.

De manière générale, l’eau manque cruellement au Moyen–Orient. Des stratégies alternatives ont été développées pour augmenter la ressource : dessalement, extraction des eaux fossiles, etc. Les ressources sont limitées et les besoins augmentent significativement. La croissance démographique est le premier facteur aggravant. Les populations turques, iraniennes ou syriennes ont doublé durant les 25 dernières années. La consommation des zones urbaines ne fait que s’amplifier. En effet, les comportements tendent à s’aligner sur ceux des pays européens. L’agriculture absorbe plus des trois quarts de l’eau potable. La concurrence entre les eaux urbaines et agricoles s’accroit et génère des tensions internes et externes. Aucune solution satisfaisante à moyen terme n’est envisageable car l’eau est un produit qui se transporte mal.

Au plan local, dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate, la gestion de l’eau s’avère un facteur de différends transfrontaliers. L’exploitation hydraulique est ancienne. Au début du XXème siècle, la Turquie envisage de maîtriser ces fleuves. Entre les deux guerres, l’irrigation est développée et le barrage d’Hindiya sur l'Euphrate, construit de 1911 à 1913, est modernisé en 1927. Des aménagements équivalents sont réalisés sur le Tigre. La discorde débute évidemment avec le démembrement de l’empire Ottomans qui maîtrisait ces eaux jusqu’au Golfe persique et la « création » de la Syrie, sous mandat français et de l’Iraq, sous mandat britannique. D’autres projets ont été développés depuis.

Le projet de Güneydogu Anadolu Projesi (GAP) qui vise à l’aménagement de ces deux fleuves a entrainé des conflits qui auraient pu dégénérer en affrontement militaire. En 1989, la chasse syrienne avait descendu un avion turc à proximité du chantier de construction du barrage Atatürk ! Ce projet représente un enjeu national de prestige et de souveraineté vis-à-vis du Kurdistan. Il devrait permettre de doubler les terres irriguées de la Turquie. Le but est de construire 22 barrages et de stocker 110 milliards de m3. Pour illustrer le côté gigantesque, le remplissage du barrage Atatürk, à partir de 1992, a fait baisser le débit de l’Euphrate d’un quart. En 1992, M. Karman Inan, ministre turque de l’intérieur, lors de la mise en eau du barrage Atatürk, déclarait : « l'eau sera la ressource la plus importante au Proche-Orient dans les décennies à venir, et nous sommes les plus riches propriétaires de cette ressource dans la région. Ces fleuves sont là depuis des millions d'années. Nous voulons les utiliser pour apporter leurs bienfaits aux enfants de ce pays ». Tout était dit ou presque ! Cette situation pourrait empirer durant les prochaines années, en l’absence d’accord tripartite entre la Turquie, l’Iraq et la Syrie.

Selon Frédéric Lasserre, en 1990, la Syrie et la Turquie ont menacé d’en venir aux armes pour régler leur différend. De même, « lors de la crise d’octobre 1998, au cours de laquelle étaient entremêlées les questions du soutien syrien au PKK en Turquie et du partage des eaux de l’Euphrate, la Syrie a dû plier face aux menaces explicites d’Ankara ». Le GAP devrait permettre de produire de l’hydroélectricité et de développer le « Kurdistan turc » et ainsi, l’ancrer dans le destin national. La population kurde est répartie sur les territoires de la Turquie, de l’Iraq, de la Syrie, de l’Iran et de l’Arménie, depuis le traité de Lausanne de 1923. Il convient donc de coupler la problématique de l’eau et celle du Kurdistan turc : sous-développement, terrorisme, séparatisme, etc. L’eau est un moyen de gestion des kurdes de l’intérieur et de l’extérieur, comme la puissance militaire qui fait régner l’ordre à l’intérieur et intervient chaque fois que nécessaire à l’extérieur, notamment au Kurdistan iraquien comme en février 2008. Le smart power turc est simple, clair et efficace : la gestion de l’eau (soft power) et la pression militaire (hard power), le château d’eau et le château fort.

L’eau est donc un instrument de puissance qui alliée à la puissance militaire et politique turque lui permet de peser directement sur quelques pays de la région, notamment l’Iraq. Le « Kurdistan turc » qui n’a pas la chance d’avoir du pétrole, comme son frère iraquien, est lié à l’enjeu de l’eau. Cette gestion de l’eau permet de peser sur la politique iraquienne et syrienne, dans une moindre mesure. C’est un des principaux leviers pour limiter l’autonomie du Kurdistan iraquien. Rien n’empêche de penser qu’une entente avec l’autre puissance de la région, l’Iran, pourrait transformer l’Iraq en Etat tampon sous double influence. Cette question reste entière concernant l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne (UE). En l’absence d’accord sur l’eau entre les pays du bassin du Tigre et de l’Euphrate, l’UE peut-elle réellement cautionner une politique turque qui vise à assurer son propre développement en risquant d’empêcher des populations voisines de produire leur nourriture et d’avoir un juste accès aux ressources hydrauliques ?

Sources :

  1. La gestion de l'eau et son impact sur le droit international par Moussa Elimane Sall
  2. Dispute autour du Tigre et de l'Euphrate par Christophe Rymarski
  3. Site du GAP
  4. Guerres de l’eau : paradigme des guerres du XXIe siècle ? Fréderic Lasserre
Sources : GAP

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