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mercredi 9 septembre 2009

Le déclin provisoire de la guerre interétatique et l’émergence de la guerre au sein des populations

Selon Clausewitz, la guerre est « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». De nature unique, elle a plusieurs visages. Il est alors pratique de catégoriser les différentes formes de guerre. Ce réflexe mène à diverses typologies, plus ou moins pertinentes, qui se traduisent par l’ajout d’un adjectif au mot « guerre ». Certains viennent rapidement à l’esprit : juste, nécessaire, régulière, irrégulière, étatique, asymétrique, civile, humanitaire, extermination, totale, limitée, nucléaire, conventionnelle, etc. Aujourd’hui le débat stratégique porte sur la grande guerre qui, dans mon esprit, recouvre la notion de guerre interétatique, et sur la guerre au sein des populations, la guerre actuelle ou probable. Cette dernière remet quelque peu en cause l’expérience accumulée durant les grandes guerres du passé et l’Etat ne fait presque plus la guerre. La guerre au sein des populations est un des « symptômes » du déclin provisoire du concept d’Etat, au plan international. La guerre au sein des populations, émergente et proche de formes de guerres déjà connues, est probablement notre horizon, non exclusif, pour encore quelques années, voire quelques décennies.

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Les Etats ne se font presque plus la guerre, au moins provisoirement

Les Etats se font de moins en moins la guerre, continuation de la politique par d’autres moyens et acte politique majeur. Cela m’a amené à constater les points qui suivent.

Je ferai un premier constat sur la guerre. En théorie, elle ne devrait plus exister. La quasi-totalité des Etats a signé la Charte des Nations unies du 26 juin 1945, un des socles du droit international actuel. Cette charte n’évoque pas directement le mot guerre, sauf pour faire référence à la Seconde guerre mondiale et pour « préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l'espace d'une vie humaine a infligé à l'humanité d'indicibles souffrances ». Pourtant, la paix et la guerre sont omniprésentes dans ce document. Les termes évoqués sont : menaces à la paix, acte d’agression, rupture de la paix, emploi de la force ou agression armée. Tout ce qui est décrit dans ce document concourt à éviter les conflits interétatiques. Force est de constater que ce type de conflit a presque disparu. Certes, le nombre de conflit n’a bien évidemment pas grand-chose à voir avec les souffrances et les destructions engendrées : une hypothétique guerre nucléaire entre deux Etats pourrait générer bien plus pertes que des dizaines de guerre conventionnelles limitées. Néanmoins, les conflits interétatiques actuels sont limités dans le temps et les objectifs recherchés.

Mon second constat est que peu d’Etats ont théoriquement et pratiquement renoncé à la guerre. De nombreux pays peuvent déclarer la guerre, selon leur constitution, et entretiennent des armées aux effectifs importants et dépensent généralement une part significative des richesses de l’Etat dans l’équipement de leurs armées. La France suit ce modèle par l’article 35 de sa constitution qui régit la déclaration de guerre et l’intervention à l’étranger des forces armées. Ces dernières années, elle a dépensé annuellement environ 10 milliards d’euros pour l’équipement des armées. En outre, il existe un droit des conflits armés qui montre que la guerre n’a pas disparu de notre horizon.

Finalement, je constate que le contexte international actuel est peu favorable aux guerres interétatiques. Le développement des organisations internationales et non gouvernementales, le « pacifisme » affiché de certaines populations face à la guerre, la performance accrue des services de renseignement, la surveillance juridique et médiatique permanente des combats, les mécanismes de coopération et les mesures de confiance ne sont pas propices au déchaînement des enfers de la guerre. L’ascension clausewitzienne aux extrêmes et la violence semblent mieux contrôlées par les Etats. Quelques décennies ou années plus tôt, un conflit comme la deuxième Guerre d'Ossétie du Sud (7 au 16 août 2008) aurait pu rapidement dégénérer en conflit régional voire mondial.

Selon une approche purement réaliste, on pourrait croire que la guerre disparaît. Il suffit de suivre les actualités pour comprendre qu’il n’en est rien.

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L’émergence de la guerre au sein des populations

La guerre au sein des populations (among the people), expression popularisée par les généraux Ruppert Smith (UK) et Desportes (Fr), marque un changement de paradigme sur les conflits. Non seulement le milieu serait différent mais les populations seraient aussi l’enjeu de ces confrontations armées. Ces « petites guerres » sont singulièrement différentes des « grandes guerres », les guerres interétatiques.

Les guerres au sein des populations opposent principalement des Etats à des organisations « néoféodales », souvent guerrières, ou des organisations entre elles qui souvent cherchent à remplacer l’Etat. Pour simplifier ces organisations « néoféodales » sont des guérillas, des groupes terroristes ou des organisations de crime organisé. Cette liste n’est pas exhaustive. Pour illustrer, on peut citer les FARC-ES ou le Hezbollah libanais. Elles cherchent à acquérir les attributs de l’Etat. Elles disposent d’un territoire, règnent plus ou moins sur des populations et disposent d’institutions politiques, militaires, sociales et judiciaires. Elles usent d’une approche globale ou totale. Elles n’ont pas nécessairement besoin d’une large reconnaissance internationale mais il leur manque le seul attribut spécifique de l’Etat : la souveraineté (Cf. J-F Guilhaudis, relations internationales contemporaines, p36). C’est cette souveraineté que les organisations néoféodales prétendent détenir (sans y nécessairement croire) par filiation divine ou par légitimité idéologique, qu’elles vont chercher à acquérir par la guerre au sein des populations, en adoptant des stratégies plus ou moins violentes. Leur but n’est pas de devenir l’Etat, ce qui peut être atteint par les élections, mais bien de s’y substituer, en conservant une forme de gouvernance moins rigide : les attributs de l’Etat, sans forcément ses structures et ses devoirs. C’est en cela que la guerre au sein des populations me semble novatrice car les guerres civiles, insurrectionnelles ou coloniales de jadis et de naguère avaient principalement pour but la conquête de l’Etat ou d’un Etat.

La conquête de la souveraineté est certainement l’objectif des organisations néoféodales mais, ce n’est pas l’objectif assigné aux nombreuses opérations actuelles de l’ONU (FINUL, BINUB, MONUC, etc.), de l’OTAN (FIAS, KFOR), de l’UE (EUPOL Afghanistan, EUFOR Althéa, etc.), de l’UA (MAES, AMISOM, etc.)… La résolution 1701 (2006), sous chap. VI, qui met en place un renforcement de la FINUL réaffirme le ferme attachement du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) « à l’intégrité territoriale, à la souveraineté et à l’indépendance politique du Liban à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues, comme prévu dans l’Accord général d’armistice israélo-libanais du 23 mars 1949 » et souligne « qu’il importe que le Gouvernement libanais étende son autorité à l’ensemble du territoire libanais […]afin d’y exercer intégralement sa souveraineté, de sorte qu’aucune arme ne s’y trouve sans le consentement du Gouvernement libanais et qu’aucune autorité ne s’y exerce autre que celle du Gouvernement libanais ». S’agissant de l’Afghanistan, le CSNU réaffirme « son profond attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale de l’Afghanistan », dans la résolution 1386 (2003), votée sous chap. VII. Ces formules sur la souveraineté se répètent dans les résolutions du CSNU relative à des mandats de maintien de la paix. Les opérations de la paix ont pour point commun, le rétablissement de la souveraineté étatique, l’intégrité territoriale et l’unité nationale. Loin d’entreprises coloniales, les forces de paix doivent donc conserver leur légitimité vis-à-vis des populations pour permettre un retour à une souveraineté étatique pleine et entière, face à des organisations prédatrices.

Au-delà de cette lutte systémique entre l’Etat et des organisations néoféodales – peut-être trop loin pour certains, il faut se demander si l’époque actuelle n’est pas une époque transitoire entre l’Epoque contemporaine et une nouvelle époque en gestation. A l’instar de la Renaissance, période de mondialisation et d’instabilité, elle allie des « avancées » majeures analogues dans les domaines de l’information (imprimerie//Internet), de l’armement (armes à feu//armes électromagnétiques), de l’économie (société industrielle//développement durable), des institutions politiques (système féodal à l’Etat//Etat à d’autres formes d’organisation politique et juridique), des grandes découvertes (Amériques//système solaire), de la religion (guerres de religions chrétiennes // affrontements inter et intra religieux), etc. La Renaissance a fait passer l’Europe occidentale du système féodal au système étatique. En France et dans de nombreux pays, le rôle militaire des nobles s’est progressivement éclipsé au profit de l’armée royale. Les formes de guerre ont également changé entre le Moyen-âge et l’Epoque moderne, en ce qui concerne les tactiques et les techniques. La nouvelle forme de guerre, menée par les Etats et excellemment décrite par Clausewitz, dont l’apogée est la Seconde guerre mondiale, est maintenant remise en cause pas les organisations « néoféodales », qui entraînent la guerre au sein des populations dans leur sillage.

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De nouvelles guerres pour un monde nouveau

En définitive, les guerres irrégulières actuelles, comme les guerres civiles d’autrefois, sont très souvent des luttes pour la souveraineté entre des Etats et des organisations ou entre organisations lorsque l’Etat est quasi-inexistant. La prise de pouvoir passe par la souveraineté. Nous assistons actuellement à une remise en cause de l’Etat westphalien qui n’est pas limitée aux conflits armés, notamment dans les domaines économiques et sociaux. Pour l’instant, il résiste. S’il s’impose, les conflits interétatiques pourraient reprendre progressivement. Sinon, un nouvel ordre mondial, avec peut-être une nouvelle forme de guerre, pourrait émerger. En son sein, le système étatique pourrait être remplacé, dans une partie de l’humanité regroupée en pôles de puissances, par un système féodal « sub-étatique » ou un système impérial « supra-étatique ». Quoi qu’il en soit, la guerre a toujours un bel avenir…

S.D., Pour Convaincre

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2 commentaires:

  1. Excellent post. J'adore cette phrase : "Nous assistons actuellement à une remise en cause de l’Etat westphalien qui n’est pas limitée aux conflits armés, notamment dans les domaines économiques et sociaux".

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  2. merci khoya j'ai collecté plusieurs infos grace a votre blog merci

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