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samedi 20 juin 2009

Quelques réflexions partielles sur la stratégie maritime par rapport à la stratégie terrestre

Le billet suivant a déjà été publié sur Alliance géostratégique cette semaine.

Les luttes entre les puissances maritimes et continentales ont inspiré les historiens mais aussi la géopolitique, notamment par l’intermédiaire de John Mackinder et Nicholas Spykman. Elles ont marqué les peuples et les esprits. Malgré une pensée maritime existante depuis l’antiquité, la stratégie maritime a été conceptualisée sous sa forme actuelle relativement tard, à la fin du XIXème siècle, comme le relève Philippe Masson dans De la mer et de sa stratégie. Ce n’est qu’après 1940 que Bernard Brodie, reprenant des intuitions des amiraux Daveluy et Castex, a théorisé la bipolarité de la stratégie maritime en formulant la distinction, devenue classique, entre la maîtrise des mers (sea control) et l’interdiction des mers (sea denial). Au-delà de la stricte stratégie maritime, se pose indirectement la question de ses relations avec la stratégie terrestre.

Crédit : US Navy

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La mer et la terre forment des espaces fondamentalement différents

L’espace maritime et l’espace terrestre sont fondamentalement différents. Le milieu maritime présente une homogénéité et une fluidité qui induisent des conséquences stratégiques majeures.

Les espaces terrestre et maritime sont des espaces « sociaux » mais aucune population n’est installée en permanence en mer. La terre est l’espace naturel de l’homme. Les navires partent d’une côte pour revenir, tôt ou tard, sur une côte. Les relations humaines en mer sont liées par le navire qui restreint la liberté des individus. Il est par exemple relativement facile de quitter un groupe humain sur terre mais plus difficilement un navire en mer !

L’espace maritime est bien plus important en taille que l’espace terrestre. La mer recouvre les deux-tiers de la planète. L’espace terrestre utile pour l’humanité est bien plus restreint que le tiers restant. Depuis le XXème siècle, l’espace maritime est aussi un espace en trois dimensions. Il s’est étendu vers le bas, avec le sous-marin, et vers le haut, avec l’avion. Les mouvements sont donc peu contraints par le milieu et sont essentiellement soumis aux aléas de la météo. Certes, il existe des courants océaniques puissants ou des dorsales sous-marines mais, il n’existe rien de comparable avec l’espace terrestre, avec ses zones urbaines, ses déserts, ses montagnes, ses forêts denses, ses grandes plaines… Ainsi, la régularité et la célérité de la progression en mer ne peut pas être égalée sur terre.

La stratégie maritime et la stratégie terrestre sont différentes

Malgré une participation à l’œuvre commune qu’est la finalité stratégique globale, la stratégie maritime diffère notablement de la stratégie terrestre.

Le milieu maritime est plus neutre que le milieu terrestre. Lors de combats, les destructions collatérales sont nettement moins importantes même si certains exemples comme celui du RMS Lusitania, coulé en 1915 par un sous-marin allemand, peuvent prêter à discussions. L’évolution des forces navales dans l’espace ne peut avoir les mêmes répercussions politiques, économiques et passionnelles, sur la population que des armées en campagne.

Les opérations en mer relèvent d’une guerre de mouvement qui ignore les fronts et la défense ferme pour préférer les attaques ou les défenses en profondeur. Il n’existe pas de front, pas de séparation entre les lignes de communication et le théâtre des opérations. Ce sont précisément ces lignes de communication qui seront un des objectifs privilégiés des opérations. Ces opérations dépendent étroitement des bases et des lignes d’opération, ce qui sous certains aspects se rapproche de la description de la guerre terrestre par Jomini. D’ailleurs, en 1890, Mahan fait paraître Puissance maritime dans l’histoire qui est fondé sur la pensée jominienne et qui représente le début de la pensée stratégique maritime contemporaine.

L’absence d’obstacle interdit la transposition sur mer de la démonstration clausewitzienne de la supériorité de la défensive car le défenseur ne peut compenser son infériorité par le terrain, ni prévoir les directions d’attaque de l’ennemi, sans moyens de renseignement conséquents. Le parti le plus faible a toujours la possibilité de refuser la bataille et de s’enfermer dans ses ports, pour exercer un effet dissuasif ou lancer des raids. C’est actuellement un des modes d’action privilégié des pirates somaliens.

Les stratégies maritimes et terrestres sont liées

Il existe bien une stratégie maritime spécifique et différente de la stratégie terrestre mais ce serait une erreur de profonde de les cloisonner.

La logistique stratégique est déterminante en mer comme sur terre. Au cours de la seconde guerre mondiale, les offensives terrestres s’essoufflaient généralement entre 300 et 500 km, en raison de la nécessité de ravitailler les unités de tête. Ce freinage s’est manifesté à Smolensk en 1941 pour les allemands et en 1944, sur la Vistule, pour les soviétiques. Fin mars 2003, l’armée américaine, après 500 km d’offensive dans le désert irakien, a été contrainte à une pause logistique dans son offensive. Les opérations maritimes ignorent ce type de servitudes à cette échelle. En 1942, lors de l’opération Torch, des bases nord-américaines à l’Afrique du nord, il y avait 5000 km. En 1982, les britanniques ont déplacé leur corps expéditionnaire sur plus de 13 000 km pour reconquérir les Malouines.

L’action de la mer contre la terre a prouvé de nombreuses fois son efficacité. Par exemple, la première guerre de l’opium a démontré la supériorité de la force « amphibie » britannique capable de se déplacer rapidement par la mer (liberté d’action) et de concentrer rapidement ses efforts sur des points clés du dispositif militaire et politique chinois, en économisant des moyens comptés, loin des bases de Grande Bretagne ou des Indes. Ce fut une véritable manœuvre interarmées pour reprendre la sémantique actuelle. Les exemples de succès peuvent être multipliés à souhait lorsque l’espace maritime a été utilisé pour manœuvrer au plan stratégique, opératif et tactique.

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En définitive, la stratégie maritime et la stratégie terrestre sont à la fois différentes et liées, au sein d’une stratégie globale. Ces deux stratégies sont interdépendantes car les forces terrestres ont besoin de la mer pour se ravitailler, se déployer et être appuyées. Inversement, les forces maritimes ont besoin de la terre pour leur ravitaillement propre et leurs arsenaux. La guerre du Pacifique de 1941 à 1945 l’illustre dans les camps japonais et américains. La mer fut un champ de bataille comme à Midway, le 4 juin 1942, mais également une manière de déplacer les troupes pour agir contre la terre. Il n’y aurait pas eu de débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, sans une victoire alliée dans la bataille de l’Atlantique et pas reddition inconditionnelle sur le front de l’Ouest, le 7 mai 1945, sans débarquement en Normandie…

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