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dimanche 12 avril 2009

L'Iran, une puissance régionale montante

Dans le billet d'aujourd'hui, je reviens sur quelques considérations sur la problématique sécuritaire iranienne. Elles sont partielles et j'espère qu'elles ne sont pas partiales...
Depuis son arrivée au pouvoir, l’administration Obama envoie des gages de bonne volonté à la République islamique d’Iran qui vote le 12 juin 2009. Cette « détente » est un nouvel avatar des relations tumultueuses entre ces deux puissances qui se sont affrontées indirectement en Iraq. En effet, traditionnellement, l'Iran cherche à s'imposer en tant que puissance chiite au sein du monde musulman, notamment en Iraq. Plus largement, l’Iran cherche à obtenir des gains stratégiques pour sa sécurité, ce qui n’est pas dans les plans américains.
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  1. L'Iran cherche à s'imposer comme une puissance politique et religieuse régionale
L'Iran s'est pensé comme la « capitale spirituelle et politique du monde chiite » bien avant la révolution islamique de 1979.
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  • Conquérir la suprématie sur le monde musulman?
L'Iran n'a jamais totalement réussi à s'imposer dans le monde musulman. En effet, il est essentiellement composé de Perses différents ethniquement et historiquement des Arabes. Bien que tous musulmans, il existe une réelle ligne de fracture entre ces deux peuples.
Par ailleurs, la construction nationale des États actuels a été façonnée différemment : la logique religieuse a moins prévalu à la construction nationale iranienne qui s’appuie également sur une histoire préislamique. Les principaux lieux saints du Chiisme sont situés en Iraq. Kerbala, ville irakienne située à une centaine de kilomètres au sud de Bagdad et 3ème lieu saint des chiites, fut le lieu d'une bataille qui se solda par la mort de l'Imam Husayn. Cet épisode est commémoré par les chiites, tous les ans, lors de la fête de l'Achoura. Elle reste le lieu originel où l'imaginaire chiite produit la plupart de ses symboles martyrologiques. Cette lutte, vieille de presque 14 siècles, rythme toujours les relations complexes entre un monde arabe sunnite morcelé et un monde chiite dont le centre de gravité se situe en Iran mais qui représente seulement 12 à 15% des 1,3 milliard de musulmans.
Cependant, si la majorité des chiites est iranienne, le berceau historique reste en Iraq ; il devient donc un enjeu majeur pour les chefs religieux chiites à travers le monde. La course à la suprématie sur la communauté des croyants, l' « oumma », a été exacerbée par le terrorisme islamique international, la « victoire du Hezbollah » sur Israël en juillet 2006 et surtout la guerre en Irak depuis 2003. Pour l’Iran, l’objectif de la communauté des croyants est limité à sa région. En effet, la majorité de la population sunnite est localisée à l'est de l'Indus, contrairement à la répartition des musulmans dans le monde un siècle après l'hégire. Il apparaît donc clairement que c'est l'hégémonie au Moyen-orient qui reste l'objectif, au moins à moyen terme. La dimension historique et la recherche de légitimité théologique de la République islamique d'Iran conduit donc à considérer le facteur géopolitique du problème.
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  • Retrouver un rôle géopolitique régional
Le Khouzistan, annexé par l'Iran dans les années 20, est au coeur des relations de ce pays avec l'Irak. Région pétrolifère peuplée principalement d'Arabes, elle s'avère vitale pour Téhéran et s'impose comme une source d'inquiétude permanente. Des revendications identitaires locales plus ou moins intense restent résiduelles. Le découpage des frontières coloniales a eu aussi dans ce cas des effets néfastes sur les relations internationales en fractionnant de part et d'autre de la frontière une population arabe qui parle même dialecte. Le danger principal, pour l’Iran, réside donc dans le risque d'un Irak fédéral qu’il ne contrôlerait pas. Une déstabilisation de cette région économiquement clé serait alors possible. Le déplacement du Guide suprême de la révolution, l'ayatollah Ali Khamenei, en février 2006, atteste de l'intérêt vital que représente le Khouzistan.
Il est aussi intéressant de noter que cette région était l'un des objectifs territoriaux principaux de Saddam Hussein lorsqu'il a attaqué l'Iran en 1980. Les raisons invoquées étaient le rattachement à son pays de cette région composée d'Arabes chiites. La réduction de l'influence chiite en Irak était déjà un but de guerre. Les combats furent âpres durant des années et ponctués de contre-offensives iraniennes nommées « Kerbala ». Leur but était de mettre en place, au minimum dans le sud de l'Irak, un pouvoir islamique chiite. L'invasion américaine l'a paradoxalement permis à partir de 2003. Les élections du 30 janvier 2005 ont consacré l'arrivée au pouvoir des chiites même si le Surge a un peu remis au premier plan la communauté sunnite.
Toutefois, cette analyse (partielle) doit être replacée dans un contexte militaire et politique plus large.
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  1. L'Iran veut sanctuariser son pays.
L'Iran dispose d'un rôle régional particulier. Il se situe à l'intersection des cultures turques, arabes et indiennes tout en représentant la culture persane plus que millénaire. Il doit trouver et conserver sa place.
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  • Rompre l'encerclement
Les antagonismes et les confrontations historiques qui datent des différents empires perses reviennent régulièrement au premier plan. Il en découle une logique obsidionale pour l'Iran qui a été renforcée par l'arrivée en masse dans la région du « grand Satan » : les États-Unis. A la faveur de la guerre contre le terrorisme, les américains et leurs alliés ont renforcé leur dispositif, entre 2001 et 2003, à la frontière iranienne : implantation au Qatar, guerre d'Irak, guerre d'Afghanistan, « alliance stratégique » avec le Pakistan contre Al-Qaïda, renforcement de US Navy dans le golfe arabo-persique et dans l'océan indien, bases de l'OTAN en Turquie...
Stratégiquement encerclé, l'Iran a dû trouver des palliatifs à son déficit de puissance. Les négociations sur l'accès du pays au nucléaire civil ont été menées en parallèle d'une action à l'intérieur de l'Irak. Signataire du traité de non prolifération nucléaire (TNP), l'Iran possède le droit de développer un programme nucléaire civil. Toutefois, le développement de missiles balistiques de portée de plus en plus grande et le déficit de puissance iranien laisse penser qu'un programme nucléaire civil cacherait des applications militaires. A cela s’ajoutent les déclarations régulières du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, sur la destruction d'Israël, qui lui permettent de s'imposer comme leader de l’antisionisme dans le monde musulman et de renforcer sa position dans le dossier « nucléaire », en usant de menaces durant les phases de négociation.
Entré dans une « logique d'endiguement » en Irak, l'Iran a pris le contrôle de la partie chiite du pays et a soutenu des mouvements "terroristes" dans le reste du pays, en particulier grâce au rôle des pasdaran. Les forces armées iraniennes n’hésitent pas à faire survoler le territoire irakien par leurs drones malgré la supériorité aérienne américaine (février 2009). L’Iran devient ainsi un élément incontournable de la normalisation du pays à moyen terme, après le départ des troupes combattantes américaines.
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  • Sanctuariser l'Iran
Protégée juridiquement par le TNP et politiquement par la situation en Irak, la République islamique d'Iran peut échanger l’élaboration d’une éventuelle bombe nucléaire contre une ingérence faible en Irak et surtout la reconnaissance internationale de son rôle régional. Tout cela n'est pas acceptable en l'état par les occidentaux et surtout les américains.
Les sanctions économiques sont illusoires contre le 2ème producteur de pétrole de l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole même en période de faible tension sur les marchés internationaux. Le réseau de soutien diplomatique de l'Iran contient des pays comme le Venezuela ou la Syrie qui se caractérisent par une opposition stratégique aux États-Unis. Le soutien ambigu et ambivalent des Russes aux Iraniens doit aussi être considéré selon le prisme énergétique. La stratégie américaine de contournement de la Russie, visant à développer des « pipe-line » entre l'Asie centrale et la Méditerranée, sera un échec tant que l'Iran, l'Irak et la Syrie ne seront pas plus favorable à l'Occident.
Improbable mais pas impossible, une attaque militaire des sites nucléaires iraniens serait hasardeuse militairement et vraisemblablement désastreuse stratégiquement. Personne ne semble capable de se substituer aux États-unis pour cette action sans changer durablement les équilibres régionaux. Israël ne possède pas de moyens militaires et de réseaux diplomatiques suffisants pour mener à bien une opération indépendamment des capacités américaines. Néanmoins, Israël a montré par le passé qu’il était capable de mener des opérations particulièrement risquées lorsque sa survie est en jeu. L’Iran, grâce à son allié libanais du Hezbollah, dispose d’un moyen de fixation stratégique de l’Etat Hébreu.
En résumé, pas grand monde ne peut actuellement faire pression efficacement sur l’Iran qui reste, il faut le souligner, dans une posture stratégique globalement défensive.
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Aux antagonismes ancestraux entre Perses et Arabes, entre chiites et sunnites, à l'échelle internationale s'ajoute l'opposition stratégique entre Iraniens et occidentaux sur un dossier nucléaire toujours aussi conflictuel. Cette opposition à l'Occident demeure bien réelle et ne se limite pas à la rhétorique.
Les principales menaces contre l'Iran proviennent de son orient. Le Pakistan, l'Inde et la Chine sont des puissances nucléaires qui peuvent pour des raisons énergétiques ou politiques, vouloir réduire le rôle de l'Iran en Asie Centrale et dans le Golfe arabo-persique. Une coalition pragmatique de fait entre des pays occidentaux et l’Iran pourrait donc paradoxalement émerger dans les prochaines années, si les différends actuels arrivent à être dépassés. Pourquoi pas ?
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3 commentaires:

  1. Merci pour cette pertinente analyse. Pour votre information, je vous propose de parcourir "Comment et pourquoi frapper l'Iranium" à cette adresse :

    http://electrosphere.blogspot.com/2008/09/comment-et-pourquoi-frapper-liranium.html

    Cordialement

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  2. Intéressante analyse, merci beaucoup !

    A bientôt !
    Stéphane.

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  3. Excellent article.
    Ce Blog mériterait d'être mieux connu.
    J'y reviendrai.

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