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mardi 3 mars 2009

Systémique en opérations : suite

Pour poursuivre le débat en cours, à la suite de EBO et approche systémique : quelques commentaires de François Duran, qui pose de bonnes questions et apporte des réponses pertinentes. Ce billet a pour but d'apporter quelques modestes éléments complémentaires sur ce qui existe déjà dans ce domaine.
Systémique dans la doctrine française
L'approche systémique n'est pas totalement nouvelle en tant que concept ou doctrine militaire. Des bases théoriques ont déjà été intégrées dans certains documents français qui relèvent principalement mais pas exclusivement du renseignement des forces terrestres françaises, depuis quelques années. D’autres documents, plus généraux reprennent ce principe de systémique. FT-01 précise que l’analyse systémique permet de donner du sens aux informations. FT-02 reprend la vision systémique pour affronter un système ennemi et le thème, récurrent dans ce document, de la compréhension de l’adversaire/ennemi et de l’environnement.

Systémique dans la doctrine américaine

Dans les forces américaines, la notion de système est apparue à grande échelle dans la doctrine, avec la mise en place du Surge en Iraq. Elle est citée à de très nombreuses reprises dans le FM 3-0 et surtout le FM 3-24 COIN : social, culturel, croyances, politique, linguistique, etc. Dans le 3-24, le mot "system" est cité 282 fois et "complex" 72 fois... L'Intelligence preparation of the battlefield (IPB), méthode également otanienne, est l'outil pratique de mise en oeuvre de l'approche systémique. En résumé, le FM 3-24 est long mais pédagogique pour prendre en compte l'adversaire et l'environnement comme système.
Outre la comprehensive approach, le FM 3-07 Stability operations prend aussi en compte l'approche systémique dans l'ensemble du document.
Quelques extraits des FT et du FM :
  • Dans ce cadre nouveau, nos armées interviennent maintenant essentiellement au sein de systèmes marqués par le désordre, la violation du droit ou la menace sur la paix afin de permettre la restauration d’un ordre qui passe souvent par celle d’un système social et politique stable. FT-01, p 9
  • Le renseignement est, plus que jamais, une fonction majeure de l’engagement opérationnel et une clé du succès. La technologie offre des possibilités qui renforcent les capacités de renseignement des forces terrestres mais permettent surtout de savoir, alors qu’il s’agit bien plus souvent de comprendre. Seule, la conjugaison des dimensions techniques et humaines, la pratique de l’analyse systémique, permettent de donner du sens. FT-01, p 71
  • Avec d’autres acteurs, les forces terrestres agissent au bénéfice des populations quand il s’agit de rétablir localement certaines fonctions vitales ou de faire face à l’urgence et la détresse. Par leur action sur le terrain, elles contribuent au retour d’un système social et politique stable. FT-01, p 78
  • A l’inverse, l’approche indirecte relève d’une vision systémique : l’ennemi est d’abord un système innervé, irrigué, géré, qui présente des points forts, mais également des vulnérabilités. Il convient d’exploiter celles-ci pour saper une structure organisée capable de produire de la violence et de matérialiser une volonté. La cible de l’action n’est pas constituée des composants du système mais de sa cohérence. Cette vision favorise l’économie des moyens. Elle laisse une part plus large à la décentralisation et à l’initiative qui sont indispensables à l’exploitation rapide des vulnérabilités décelées. FT-02, p 36
  • Au delà de la description d’un dispositif et de sa localisation, la finalité du renseignement est de comprendre la structure et l’intention de l’adversaire et de connaître l’environnement, puis d’évaluer le rapport de force initial et d’estimer le potentiel adverse. FT-02, p 56
  • Thorough and detailed analyses help commanders and staffs understand the operational environment’s complex nature. From this understanding, they determine the actions necessary to achieve the desired end state. As sources of power, centers of gravity are inherently complex. Commanders and staffs examine them systemically to determine the relationships between the conditions and resources that enable each one to function. Understanding the dynamic, complex nature of a center of gravity is the key to exposing its vulnerabilities. Commanders and staffs identify vulnerabilities that expose enemy centers of gravityto paralysis, shock, and collapse. Friendly forces can then attack those vulnerabilities and set conditions for success. FM 3.0. 6-39.
  • The totality of the identities, beliefs, values, attitudes, and perceptions that an individual holds—and the ranking of their importance—is that person’s belief system. Religions, ideologies, and all types of “isms” fall into this category. As a belief system, a religion may include such things as a concept of God, a view of the afterlife, ideas about the sacred and the profane, funeral practices, rules of conduct, and modes of worship. FM3-24. 3-46.
  • Systems thinking involves developing an understanding of the relationships within the insurgency and the environment. It also concerns the relationships of actions within the various logical lines of operations(LLOs). This element is based on the perspective of the systems sciences that seeks to understand the interconnectedness, complexity, and wholeness of the elements of systems in relation to one another. FM3-24. 4-11.
  • The essential stability task matrix provides a foundation for thinking systemically about stability operations. Many of the tasks are “crosscutting” and create effects across multiple sectors. In this respect, the essential stability task matrix facilitates integration by allowing sector specialists to establish and understand links among the stability sectors. In cases where the intervening actors lack the capability or capacity to perform certain functions, the essential stability task matrix facilitates identifying gaps that require building or leveraging specific capabilities within the international community. FM 3-07. 2-26.

Aller plus loin

Effectivement, l’approche systémique et "la pensée en termes d’effets" ne sont pas naturelles dans les forces mais cela progresse tout de même, malgré quelques réticences.

Il me semble qu’il ne faut pas être dogmatique et rigide concernant telle ou telle méthode, mais, comme dans les sciences, prendre la méthode qui correspond le mieux au problème posé. D’ailleurs, cela fait sans doute partie du raisonnement stratégique. Il faudrait également relire quelques documents de référence en pensant "système".

Oui, François Duran a raison, il faut certainement aller plus loin...

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2 commentaires:

  1. Mon cher SD,
    Effectivement en se fondant sur le nombre d’occurrences du mot système dans le corpus opérationnel français, on pourrait conclure que les stratèges français se sont emparés de la systémique ! Mais à bien lire les extraits des manuels FT-01 et FT-02 que vous proposez on constate que, majoritairement, système est pris dans son acception la plus banale, ou du moins très loin du sens que vous lui donnez dans votre excellent billet du 26 février. En revanche dans les extraits du FM 3 et particulièrement du FM3-24.4-11, nous sommes bien, me semble-t-il, dans l’approche système ou systémique au sens de Lemoigne. Vous comprendrez que mon souci en tentant de promouvoir la systémique de manière très partielle dans notre processus de raisonnement des engagements, n’est pas une démarche esthétique. Très concrètement j’estime que sur les théâtres d’engagement actuels les domaines d’actions PMSEII intriqués ne peuvent être raisonnés individuellement et le pourraient-ils que ce traitement individuel ne traiterait qu’en partie la partie donc pas du tout le tout ! Essentiellement c’est autour des lignes d’opérations, voies qui mènent à l’état final recherché politique, pour faire simple, que se noue la problématique. Je vous renvoie à une schéma simple qui se trouve en annexe du GOP, et qui présente le cheminement complet d’une opération militaire : dans un encadré, le CG ami, les LO et PD, le CG ennemi, l’objectif militaire , l’EFR militaire , hors encadré, l’objectif politique, l’EFR politique Des encadrés similaires parallèles au premier et concernant les autres domaines PMSEII sont ébauchés. Parallèle depuis Euclide voulant dire sans intersection – sauf à l’infini ! - nous sommes dans la négation absolue de l’approche système, par absence d’interaction notamment. A mon sens les lignes d’opérations de théâtre doivent traverser les domaines et l’hyper-complexité résultante ne peut pas appréhendée par la seule approche cartésienne.
    Pour terminer, j’insisterai sur cette contradiction que je trouve tragique : tous les observateurs du théâtre afghan s’accordent à penser que la solution n’est pas militaire, pourtant personne n’a connaissance d’EFR dans les domaines autres que militaire et politique. Lire l’existence d’un volet militaire et d’un volet civil comme dans le traité de Dayton pour l’ex-Yougoslavie laisse pantois…nous sommes loin de l’approche par le tout.
    Très cordialement
    Jean-Pierre Gambotti

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  2. Mon général,
    L'approche systémique commence à être prise en compte, dans l'acception de Le Moigne, dans la doctrine française (FT-01 et FT-02,certes de manière feutrée. Elle introduit les principes de la systémique, notamment en introduisant la nécessité de comprendre l’adversaire dans son environnement.
    Toutefois, à part une première réponse dans la méthode de renseignement des forces terrestres, la doctrine du renseignement de l’armée de terre ou l’ennemi générique, la doctrine française détaille effectivement peu le « comment » de la systémique. Elle est au moins aussi utile dans le domaine « opérations » que dans le domaine « renseignement ». Toutes les conséquences n’ont sans doute pas été tirées mais il me semble que c’est déjà un début. Pour l’approche par le « tout », on est effectivement encore "loin du compte" malgré l’introduction du principe de manœuvre globale.
    L’usage pratique du raisonnement systémique repose sur des individualités me semble-t-il. Il me semble bon que le débat soit posé et que des solutions opérationnelles puissent émerger pour résoudre les problèmes stratégiques, opératifs voire tactiques auxquels les forces font face sur le terrain. A mon humble avis, c’est indispensable.
    Très respectueusement
    SD
    pourconvaincre@free.fr

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