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jeudi 26 février 2009

La systémique en opérations : penser autrement

Le débat théorique sur la systémique vient d’être lancé sur EGEA. Je l’avais évoqué dans Comprendre pour savoir, article publié en 2008 dans Héraclès. Quelques compléments feront peut-être avancer le débat théorique sur la systémique. La méthode cartésienne ne permet pas de saisir la complexité de la situation en opération ou plutôt elle ne le permet que dans un cadre espace-temps limité. Par contre, l’analyse systémique permet de tenter de comprendre la complexité des menaces actuelles et probables, dans leur environnement.
Qu’est qu’un système ?
Un système est, pour simplifier, un regroupement d’éléments en interaction permanente. Il se compose d’une structure, d’une logique de fonctionnement et d’échanges entre les éléments qui constituent la structure. Certains systèmes sont en transformation permanente avec des états plus ou moins stables. « La capacité d’un système à, à la fois, produire et se produire, relier et se relier, maintenir et se maintenir, transformer et se transformer (Edgar Morin) » le différencie d’un simple ensemble d’éléments reliés entre eux.
En résumé, un système est quelque chose (n’importe quoi présumé identifiable), qui dans quelque chose (environnement), pour quelque chose (finalité ou projet), fait quelque chose (activité, fonctionnement), par quelque chose (structure stable), qui éventuellement se transforme dans le temps (évolution).
Cela peut être une armée, une unité militaire, une guérilla, un ensemble routier, une système de communication et d'information, une population, une alliance politique, une organisation internationale, etc. Un théâtre d'opération peut être modélisé comme un ensemble de systèmes.
Il est possible de trouver un centre de gravité à un système mais pour les systèmes les plus complexes, cette notion est superfétatoire car le centre de gravité évolue en même temps que le système, quand ce n’est pas lui-même un système.
Pour l'approche systémique, la méthode employée est essentielle (non cartésienne).
La méthode cartésienne
La problématique de penser autrement est que le Discours de la Méthode de Descartes a irrigué esprits. Il se fonde sur le principe d’évidence, de réduction, de causalité et d’exhaustivité. Il est, sous des formes diverses, à la base des méthodes fondées sur un processus itératif d’analyse puis de synthèse.
Le principe d’évidence consiste à partir de faits réputés vrai. C’est le refus de l’incertitude qui apporte aussi son lot d’imprécisions et d’erreurs. A la guerre rien n’est évident.
Le principe de réduction qui consiste à décomposer un problème en problèmes simples que l’ont peut résoudre est devenue synonyme de la méthode. La dérive de ce principe est de prendre somme des parties pour le tout. Malheureusement, une somme de situations simples ne permet pas d’accéder à la compréhension d’une situation complexe. Comme le relevait Clausewitz, « dans la guerre, tout est simple, mais le plus simple est difficile ».
Le principe de causalité est sans doute le plus ancré dans les esprits : une cause doit amener une même conséquence. Ceci n’est valable que lorsque la loi « cause-effet » est invariable. La polémologie montre c’est loin d’être le cas, en opérations.
Le principe d’exhaustivité est inapplicable en pratique. Il est balayé par l’histoire militaire. Qui peut prétendre à l’exhaustivité dans son travail au sein d’un État-major ? Dangereux parce que négligeant les contraintes temporelles, il ignore le cadre espace-temps qui régit l’emploi des moyens dans tout conflit.
Penser autrement
Le nouveau discours de la méthode, exposé dans la Théorie du système général [1] de Jean-Louis Le Moigne, permet de fonder la réflexion sur des principes en adéquation avec les besoins opérationnels. Elle se fonde sur les principes de pertinence, de globalité, des fins et d’agrégation.
Le principe de pertinence consiste à convenir que tout élément que nous considérerons se définit par rapport aux intentions implicites ou explicites de celui qui le pense. Il ne faut donc jamais s’interdire de mettre en doute le raisonnement si, nos intentions se modifiant, la perception de l’élément se modifie. En particulier, l’existence et l’unicité de la structure d’un système ne doivent jamais tenues pour acquises. Cela ne choquera pas les décideurs qui savent bien que décider c’est d’abord faire des choix et les assumer. Ce principe permet de prendre en compte l’incertitude inhérente aux situations d’exception.
Le principe de la globalité demande de considérer toujours le système à connaître par notre intelligence comme une partie immergée et active au sein d’un plus grand tout. Il s’agit de percevoir le système d’abord globalement, dans sa relation fonctionnelle avec son environnement sans se soucier démesurément de fournir une image fidèle de sa structure interne. Pascal avait énoncé ce principe de manière fulgurante : « Je tiens impossible de connaître sans connaître le tout ; non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ».
Le principe des fins consiste à étudier des systèmes capables en général d’élaborer ou de modifier leurs finalités, en acceptant différentes phases de stabilité structurelle. Il convient donc d’interpréter le système non pas en lui-même mais par son comportement, sans chercher à l’expliquer a priori. Il s’agit bien de comprendre en revanche ce comportement et les ressources qu’il mobilise par rapport aux fins qui sont attribuées au système : « Dans le total, les moyens font partie de la fin.(Leibnitz)» L’identification d’hypothétiques fins n’est pas un acte complètement rationnel de l’intelligence. Elles sont par ailleurs rarement démontrables par avance. La stratégie de l’adversaire est généralement méconnue dans ses détails et parfois lui-même ne la connaît pas !
Le principe d’agrégation revient à convenir que toute représentation est délibérément partisane. Il s’agit de « chercher en conséquence quelques recettes susceptibles de guider la sélection d’agrégats tenus pour pertinents et exclure l’illusoire objectivité d’un recensement exhaustif des éléments à considérer (Le Moigne) ». L’agrégation permet de décrire l’adversaire ou l’environnement à un niveau utile.
En résumé, la systémique est une manière de Penser autrement comme le préconisent La guerre probable et "Gagner la bataille – conduire à la paix"Les forces terrestres dans les conflits aujourd’hui et demain (FT-01).
SD
Voir aussi (c'est dans le blogroll) : association pour la pensée complexe
[1] LE MOIGNE, La théorie du système général. Théorie de la modélisation, 1977, PUF. Rééditions en 1986, 1990, 1994 et 2006. 338 pages.

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