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samedi 7 février 2009

Comprendre pour savoir

"C'est une très méchante manière de raisonner que de rejeter ce qu'on ne peut comprendre. François René de Chateaubriand. Extrait de Génie du christianisme"
L'article "Comprendre pour savoir" est paru dans Héraclès n°26 (CDEF), version courte d'un article déjà paru, est une modeste invitation à la réflexion sur les mécanismes d'acquisition du renseignement dans le contexte opérationnel actuel.
La guerre au sein des populations change la manière d’appréhender le renseignement en opérations. Dans le contexte actuel d’élargissement des menaces et des risques, la sécurité humaine [1] apparaît comme un objectif à atteindre pour stabiliser. Pour le renseignement, il s’agit désormais autant de comprendre que de savoir[2]. Il convient donc de se demander quelles en sont les conséquences pour les mécanismes de compréhension de la situation.
Contre qui ?
En opérations extérieures, outre les menaces classiques [3], les adversaires rencontrés actuellement pratiquent des modes d’action variés tels que le terrorisme, l’espionnage, le sabotage, la subversion et le crime organisé. Ces menaces amplifient la désorganisation ou l’altération des mécanismes institutionnels, sociaux ou culturels. Aussi dangereuses sont les autres menaces liées à l’environnement opérationnel : épidémies, épizooties, chômage de masse, urbanisation non contrôlée, migrations massives de populations, réfugiés… Elles revêtent une importance sécuritaire primordiale pour la population et les opinions qui, dans leur immense majorité, ne participent pas activement au conflit. Si elles ne sont pas prises en compte dans la durée, elles peuvent induire une mauvaise perception du retour à la normalité voire le développement d’une violence insurrectionnelle.
La sécurité humaine, de quoi s’agit-il ? Le concept de sécurité humaine étend la notion de sécurité aux domaines économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, politique, des personnes et des communautés. Elle englobe donc des problématiques que les instruments de sécurité classiques ne permettent pas de régler de manière pleinement satisfaisante. Ce concept s’avère particulièrement intéressant pour déterminer les actions militaires à entreprendre pour assurer la sécurité de la population, tant en France qu’en opérations, en particulier lors de la phase de stabilisation. Le rétablissement d’un niveau acceptable de sécurité humaine a été un enjeu de nombreuses opérations récentes : l’opération AEDES contre l’épidémie de Chikungunya, les opérations de police de l’Union européenne (EUPOL), la MINUSTAH, l’opération Artémis
Et le renseignement dans tout cela ? L’analyse systémique permet d’accéder à la compréhension de situations complexes et en cela, est un outil incontournable du renseignement. Pour simplifier, un système est un ensemble d’éléments en interaction. Les systèmes, que l’on peut rencontrer en opérations peuvent être répartis sur différents niveaux [4]. Ils concernent différents domaines : économique, agricole, industriel, militaire (régulier ou non), terroriste, crime organisé… Ce qui compte pour le renseignement, c’est principalement l’organisation des systèmes, leurs modes de fonctionnement et surtout leur capacité de reconfiguration lorsque des effets leurs sont appliqués. Lors des guerres du XXème siècle, il s’agissait principalement, pour le renseignement, de « savoir, pour comprendre afin d’agir contre l’ennemi ». Évidemment, cet ancien paradigme du renseignement est toujours pertinent lors d’actions de coercition face à un ennemi régulier. Par contre, pour le renseignement, le défi de la guerre au sein des populations est de comprendre les populations [5], les systèmes qui les composent et leurs cultures [6]. Ceci passe aussi par l’analyse des systèmes concourants à la sécurité humaine. Un nouveau paradigme apparaît donc pour les actions de sécurisation, d’assistance, voire de coercition face à un ennemi asymétrique : « comprendre pour savoir afin de rétablir la sécurité humaine».
Vers la guerre cognitive ? L’énoncé de ce paradigme ne peut être qu’incantatoire si les forces terrestres ne se l’approprient pas pleinement, dans un cadre interarmées et interministériel. Il est aussi temps de dépasser les séquelles de la guerre d’Algérie sur la guerre par l’information. Il s’agit de s’impliquer à nouveau dans la guerre cognitive, c’est-à-dire l’utilisation de la connaissance dans un but conflictuel. Le vainqueur ne sera-til pas, demain comme hier et aujourd’hui, celui qui comprend le mieux la situation et qui, souvent, raconte la meilleure histoire ?
[1] Le concept de sécurité humaine a été défini en 1994, dans le United Nations development program's 1994 Human development report. La sécurité humaine comprend la sécurité économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, politique, des personnes et des communautés.
[2] FT-01, « Gagner la bataille, conduire à la paix, les forces terrestres dans les conflits aujourd’hui et demain», CDEF, 2007, 84 pages.
[3] Menaces de la part d'un adversaire symétrique.
[4] système machine, vivant, humain, dynamique
[5] Systèmes dynamiques
[6] Selon l’UNESCO, « La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. »
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