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vendredi 19 décembre 2008

La guerre comme expérience intérieure (II) : Sang

Avant-propos
Jünger énonce rapidement son idée directrice : « C’est la guerre qui a fait les hommes et des temps ce qu’ils sont ». L’homme tel qu’il est à une époque donnée est non seulement façonné par les guerres passées mais également, par les guerres qu’il mène, il façonne l’avenir. Au-delà de l’idée de progrès (technique), moteur de ce début de XXème siècle, l’homme qui croyait maitriser ainsi son avenir se retrouve brusquement pris dans un conflit dantesque, la Première guerre mondiale. Ainsi, il retrouve ses pulsions « trop longtemps endiguées par la société et ses lois ». Il se pose ensuite la question à laquelle il tente de répondre dans son ouvrage : « qu’avons-nous été pour elle [la guerre] et qu’a-t-elle été pour nous ? »
Sang (premier chapitre)
Il commence par décrire l’homme comme un vecteur de tout ce qui « fut fait et pensé avant lui » Cette idée, contenue dans la théorie des mèmes (années 1970), est une des lignes directrices du rapport de l’homme à la guerre selon l’auteur. Malgré tout ce que la société et la « chaîne sans fin des aïeux » ont construit, l’homme ne peut pas d’effacer le « bestial qui n’en dort pas moins au fond de son être ». Au combat, la bête se fait jour en se conformant à une effrayante simplicité : « anéantir l’adversaire ». La culture ne peut faire oublier deux émotions de l’individu au combat que sont l’épouvante et la soif de sang.
C’est d’abord la volonté de tuer qui pousse l’homme dans « le vertige de la lutte ». Quelles que soient les armes utilisées, finalement, le combat se termine toujours par deux hommes qui luttent pour leur existence ; il n’y aura qu’un vainqueur et qu’un vaincu. C’est après le combat ou la bataille que l’homme, blêmissant, reprend alors pleinement conscience de son comportement animal et des périls auxquels il vient d’échapper. Jünger ajoute que c’est à partir de cette limite, et seulement là, que commence la bravoure. La bravoure n’est donc pas le fait de l’inconscient qui va au combat la fleur au fusil mais bien la qualité de celui qui, ayant pris conscience de sa nature profonde et ayant connu l’effroi du combat, reprendra les armes.
Dans sa vision du combat, l’auteur ne décrit pas la guerre, politique par essence, ou la bataille, traditionnellement militaire, mais bien le combattant dans la lutte pour la vie. Nulle place pour le Droit, la pitié, la justice, la politique, la technique, la tactique ou la raison. L’auteur présente l’homme dépouillé de ses oripeaux culturels, dans toute sa brutalité. Sa vision, bien évidemment extrème, est marqué l’expérience militaire de l’individu, idéologiquement controversé et complexe, blessé 14 fois pendant la Première guerre mondiale, qui a combattu dans les troupes de choc allemandes. Un siècle plus tard, cette vision peut paraître choquante, surtout dans des sociétés qui ne connaissent plus la guerre ou plutôt le combat pour la survie. Pourtant, sous certains aspects, cela ne semble pas très éloigné d’images provenant de conflits récents : Bosnie, guerres des Grands lacs, etc. Je laisse le lecteur seul juge.
C’est donc ainsi que débute l’expérience intérieure de Jünger.
La guerre comme expérience intérieure (I) Prochain chapitre : l’horreur.

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